Être acteur de son existence
Nous ne choisissons pas tout ce qui nous arrive. Nous ne maîtrisons ni les autres, ni les événements, ni les épreuves que la vie peut placer sur notre chemin. Nous ne pouvons pas davantage revenir sur ce qui s'est déjà produit.
Pourtant, une part essentielle demeure entre nos mains : la manière dont nous choisissons d'y répondre.
Nos pensées, nos paroles, nos décisions et nos actes participent à façonner notre existence. Nous pouvons laisser nos blessures, nos peurs ou nos automatismes décider à notre place, ou essayer d'agir avec davantage de conscience.
Reprendre notre pouvoir intérieur commence ainsi par reconnaître ce qui dépend réellement de nous. Non pas porter la responsabilité du monde entier sur nos épaules, ni nous considérer responsables de tout ce qui nous arrive, mais pour cesser d'attribuer systématiquement à l'extérieur ce qui relève de nos propres choix. Car tant que nous considérons que notre mal-être ou notre situation dépendent exclusivement des autres, des circonstances ou du destin, nous risquons également d'abandonner à l'extérieur une partie de notre pouvoir d'agir.
La responsabilité n'est alors plus une condamnation, mais peut devenir un chemin de liberté.
Reprendre son pouvoir intérieur
Prendre la responsabilité de ce que nous nourrissons et de ce que nous produisons suppose de pouvoir reconnaître nos erreurs sans nous réduire à elles, observer nos contradictions sans nous condamner et comprendre que nos décisions contribuent à déterminer la direction que prend notre vie.
Cette conception rejoint notamment la pensée de Viktor Frankl : « même lorsque les circonstances nous échappent profondément, il peut subsister une liberté intérieure dans la manière dont nous nous positionnons face à elles. »
Mais cette liberté n'est pas toujours facile à exercer.
Lorsque l'épreuve survient, nos convictions peuvent vaciller. Le doute, la peur, la colère ou le désespoir peuvent reprendre le dessus.
Le travail intérieur consiste alors moins à combattre ces parties de nous-mêmes qu'à apprendre à reconnaître ce qui nous habite afin de ne plus lui abandonner inconsciemment les commandes.
Reconnaître notre ombre sans lui abandonner notre vie
Carl Gustav Jung a développé la notion d'ombre pour désigner les aspects de notre personnalité que nous refusons, ignorons ou maintenons hors de notre conscience.
Dans cette perspective, grandir intérieurement ne consiste pas simplement à supprimer notre ombre pour ne conserver que notre lumière.
Notre ombre peut aussi devenir un révélateur, et donc nous montrer nos blessures, nos peurs, nos colères, certains désirs que nous n'osons pas reconnaître ou encore nos mécanismes de défense.
Notre lumière, quant à elle, peut représenter symboliquement ce que nous choisissons de cultiver consciemment : l'amour, la lucidité, la responsabilité, la compassion, la paix et la capacité à agir en accord avec nos valeurs.
L'enjeu n'est donc pas de devenir parfaitement lumineux, mais de pouvoir dire intérieurement : « Je reconnais ce qui existe en moi, mais je choisis autant que possible ce que je souhaite nourrir et laisser guider mes actes. ».
C'est déjà une manière d'exercer notre liberté.
Mais être libre ne signifie pas pouvoir tout faire sans conséquence
C'est ici que la réflexion doit aller plus loin.
Si reprendre notre pouvoir intérieur consiste à choisir davantage notre vie, nous pourrions être tentés d'en conclure : « Puisque je suis libre, je ne fais que ce qui est juste pour moi. ».
Toutefois, nous ne vivons pas seuls. Nous construisons des relations, prenons des engagements, faisons des promesses, créons des projets communs. Notre liberté rencontre alors celle des autres. Et avec cette rencontre apparaît une autre dimension : la responsabilité.
Être libre ne signifie pas être libéré des conséquences de nos choix. Au contraire, plus nous revendiquons notre liberté de choisir, plus nous devons pouvoir assumer ce que nous faisons de cette liberté.
S’engager : lorsque notre liberté crée un cadre
S'engager, c'est choisir librement de créer certaines limites nécessaires à ce que nous souhaitons construire.
Personne ne nous oblige nécessairement à entrer dans une relation, à construire un projet avec quelqu'un ou à choisir une voie particulière. Nous le faisons parce que nous souhaitons construire, partager ou expérimenter quelque chose.
Mais cet engagement crée une continuité. Il peut faire naître des attentes, de la confiance, des projets et une certaine stabilité. À partir de ce moment, nos décisions ne concernent plus nécessairement que nous-mêmes.
Changer d'avis reste possible. Évoluer est naturel. Mais lorsqu'une autre personne a construit une partie de ses propres choix à partir d'un engagement commun, notre évolution produit également des conséquences dans sa réalité.
Notre liberté demeure, mais elle rencontre notre responsabilité.
Choisir pour soi sans nier l’autre
Il existe parfois une confusion entre se choisir et ne plus tenir compte des autres.
Prendre soin de soi, écouter ses besoins ou refuser de continuer une situation qui ne nous correspond plus peut être parfaitement légitime, mais agir en conscience demande également de regarder la manière dont nous exerçons cette liberté.
Lorsque l'un de nos choix affecte directement quelqu'un avec qui nous étions engagés, deux questions peuvent devenir particulièrement importantes :
- « Qu'est-ce qui, en moi, demande réellement à changer ? »
- « Et comment puis-je respecter cette évolution sans nier les conséquences qu'elle peut avoir sur l'autre ? »
Tout est alors dans la manière de faire : le dialogue, l'honnêteté, la compréhension, la compassion et le respect.
La responsabilité ne nous oblige pas à renoncer à notre liberté pour préserver l'autre à n'importe quel prix, mais notre liberté ne nous dispense pas non plus de prendre en considération ce que nos décisions provoquent autour de nous.
Un engagement ne doit pas devenir une prison
Choisir en conscience ne signifie évidemment pas devoir respecter éternellement chacun de nos engagements.
Nous changeons. Nos besoins évoluent. Nos aspirations également. Ce qui avait profondément du sens à un moment de notre vie peut ne plus nous correspondre quelques années plus tard.
Il est alors légitime de questionner le cadre : « Est-il devenu trop étroit ? » « Ai-je réellement changé ? » « Cet engagement m'empêche-t-il aujourd'hui d'être moi-même ? ».
Mais une autre question mérite parfois d'être posée : « Suis-je réellement en train de me libérer de quelque chose qui ne me correspond plus, ou suis-je en train de fuir une difficulté que je pourrais traverser et transformer ? ».
Il n'existe pas de réponse universelle. Parfois, persévérer nous fait grandir. Parfois, partir devient nécessaire. Et parfois, malgré le dialogue et les ajustements, deux chemins ne peuvent simplement plus continuer ensemble. La séparation peut alors devenir un choix légitime, mais elle peut elle aussi être vécue avec conscience, respect et responsabilité.
La limite n’est pas nécessairement l’ennemie de la liberté
Nous pouvons spontanément associer la liberté à l'absence de limites.
Pourtant, certains cadres rendent précisément possible ce que nous souhaitons construire :
- Une relation demande une certaine confiance
- Une parole donnée crée une attente
- Un projet collectif demande que chacun accepte certaines contraintes
Notre vie en société elle-même repose sur une multitude de limites acceptées afin que la liberté de chacun puisse coexister avec celle des autres
Le cadre peut donc aussi nous faire grandir, nous pousser à ajuster nos attentes, nous apprendre à durer, à traverser certaines difficultés, à faire des concessions ou à découvrir une autre manière d'être ensemble.
Un cadre suffisamment large peut permettre à chacun de respirer et d'évoluer.
À l'inverse, l'absence totale de cadre peut rendre toute construction commune extrêmement fragile.
La véritable question n'est donc peut-être pas « Comment vivre sans contraintes ? », mais « Quelles limites est-ce que je choisis consciemment d'accepter pour permettre à ce qui compte pour moi d'exister ? ».
Être libre à l’intérieur de ses engagements
La liberté la plus profonde n'est peut-être pas celle qui consiste à ne dépendre de rien ni de personne.
Elle peut aussi consister à construire une liberté suffisamment vaste à l'intérieur même des engagements que nous avons librement choisis.
Les concessions cessent alors d'être systématiquement vécues comme des privations. Elles peuvent devenir des ajustements conscients permettant à une relation, une famille, une amitié ou un projet de durer sans que chacun ait à renoncer à lui-même.
L'engagement devient alors un équilibre vivant entre liberté individuelle et responsabilité envers l'autre.
Nous restons libres, mais nous cessons de considérer que notre liberté existe indépendamment de tout ce que nous construisons avec les autres.
Choisir sa vie en conscience
Reprendre son pouvoir intérieur ne consiste finalement pas à contrôler la vie, mais à reconnaître la part de liberté qui reste entre nos mains, puis à décider ce que nous voulons en faire.
Cela demande parfois de regarder notre ombre, de reconnaître une peur ou une blessure, de remettre en question un automatisme, de faire un choix difficile, de poser une limite, de tenir un engagement ou, au contraire, d'avoir le courage de le remettre en question lorsqu'il ne correspond véritablement plus à ce que nous sommes.
Mais à chaque fois, une même question demeure : « Quelle personne est-ce que je choisis d'être dans la manière dont je vais agir ? », car choisir sa vie en conscience ne signifie pas simplement faire ce que nous voulons, mais plutôt apprendre progressivement à conjuguer :
- liberté de choisir
- responsabilité d'assumer
- respect de soi
- et respect de l'autre
Notre pouvoir intérieur prend alors une autre dimension.
Il ne consiste plus seulement à ne pas laisser nos blessures, nos peurs ou les circonstances décider à notre place, mais consiste à exercer notre liberté sans oublier que nos choix participent aussi au monde que nous créons autour de nous.
Peut-être est-ce là une forme plus accomplie de liberté que d'être suffisamment libre pour choisir sa vie, et suffisamment conscient pour prendre soin de ce que nos choix engagent.