(2/4) Sommes-nous inconsciemment influencés par notre histoire familiale ?

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Représentation symbolique de plusieurs générations d’une famille et de la libération des mémoires transgénérationnellesNous héritons de notre famille de caractéristiques biologiques, mais aussi d’une langue, d’une culture, de valeurs, d’habitudes, de façons d’entrer en relation avec les autres et parfois d’une certaine manière de regarder le monde.

Mais pouvons-nous également hériter, de manière plus subtile, de peurs, de blessures, de croyances, de comportements ou de schémas répétitifs issus de l’histoire familiale ?

C’est précisément ce qu’explore le travail transgénérationnel : rechercher dans l’histoire des générations précédentes certains éléments susceptibles d’éclairer ce que nous vivons aujourd’hui.

Cette idée recouvre cependant des réalités très différentes. Certaines formes de transmission familiale sont solidement documentées par la psychologie ; d’autres appartiennent à des modèles thérapeutiques comme la psychogénéalogie.

 

Qu’est-ce que le transgénérationnel ?

La transmission intergénérationnelle concerne ce qui se transmet entre des générations directement en relation : par exemple des parents à leurs enfants. L’éducation, les comportements observés, les valeurs, la manière de gérer les émotions ou les conséquences psychologiques d’un traumatisme parental peuvent ainsi influencer la génération suivante.

Le terme transgénérationnel est souvent employé dans un sens plus large pour évoquer des influences qui traverseraient plusieurs générations, y compris lorsque les personnes concernées ne se sont jamais connues.

La recherche scientifique montre que les conséquences d'expériences traumatiques vécues par une génération peuvent être associées à des effets chez leurs descendants. Plusieurs voies peuvent intervenir : comportements parentaux, environnement familial, contexte social et culturel, grossesse, facteurs biologiques… En revanche, l’idée selon laquelle les traumatismes seraient directement transmis à travers plusieurs générations par des modifications épigénétiques reste une hypothèse non encore admise par tous.

De plus, si l’histoire de notre famille peut effectivement nous influencer, il serait malgré tout excessif de considérer que chacune de nos difficultés est la manifestation d’une « mémoire ancestrale ».

 

Les mémoires transgénérationnelles : de quoi parle-t-on ?

Dans les approches transgénérationnelles, l’expression « mémoire transgénérationnelle » est utilisée pour désigner un héritage familial qui continuerait à influencer inconsciemment les générations suivantes.

Il peut être recherché autour d’événements marquants tels que : guerres, exils, abandons, deuils, violences, faillites, séparations, accidents, maladies, exclusions, secrets de famille...

Mais également autour de comportements et de règles familiales beaucoup plus ordinaires. Une famille transmet en effet une multitude de messages implicites : « Chez nous, on ne montre pas ses émotions. » « Il faut travailler dur pour mériter ce que l’on possède. » « La famille passe avant tout. » « On ne parle pas de ce qui s’est passé. » « Il faut rester fort quoi qu’il arrive. »Ces messages peuvent progressivement devenir des conditionnements inconscients, comme nous l’avons vu dans le 1er article de cette série de 4.

C'est donc moins l'existence d'une mystérieuse « mémoire » qu'il faut tenir pour acquise que la possibilité que des histoires, comportements, croyances et fonctionnements familiaux continuent à produire des effets longtemps après leur apparition.

 

Les loyautés familiales invisibles

Nous pouvons nous sentir inconsciemment tenus de respecter certaines valeurs, certains rôles ou certaines attentes de notre famille pour continuer à lui appartenir.

Le psychiatre et thérapeute familial Ivan Boszormenyi-Nagy a notamment développé la notion de loyautés invisibles dans son approche contextuelle de la thérapie familiale.

Une personne peut ainsi éprouver une difficulté particulière à :

  • réussir davantage que ses parents
  • gagner plus d'argent que sa famille
  • choisir une autre profession
  • quitter son milieu d'origine
  • vivre une relation différente de celles qu'elle a connues
  • prendre ses distances avec certains membres de sa famille
  • ou simplement vivre selon ses propres choix

Cela ne signifie évidemment pas qu'une « loyauté invisible » explique automatiquement chacune de ces situations, mais la question peut être intéressante : « Si je fais ce choix pour moi-même, envers qui ai-je l'impression d'être déloyal ? ». En effet, cette question peut parfois révéler un conflit entre le besoin d'appartenir à sa famille et celui de s'individualiser.

 

Les « lois » et codes inconscients de la famille

Chaque famille possède également ses propres règles.

Certaines sont explicites, alors que d'autres ne sont jamais formulées mais semblent pourtant parfaitement comprises par tous.

On pourrait les appeler codes familiaux ou lois implicites :

  • Chez nous, on fait des études.
  • Chez nous, les hommes ne pleurent pas.
  • Chez nous, on ne divorce pas.
  • Chez nous, on ne demande pas d'aide.
  • Chez nous, on garde les problèmes dans la famille.
  • Chez nous, les enfants s'occupent de leurs parents.

Ces règles peuvent transmettre des valeurs structurantes et positives, mais elles peuvent également devenir contraignantes lorsque les respecter oblige une personne à renoncer à ses propres besoins, aspirations ou choix.

Le travail consiste alors moins à rejeter les valeurs familiales qu'à se demander : « Cette règle me correspond-elle encore aujourd'hui ? ».

 

Les secrets et les non-dits

Toutes les familles possèdent des zones dont on parle peu.

Parfois, il existe de véritables secrets familiaux : une filiation cachée, une adoption, une faillite, une incarcération, une relation extraconjugale, un suicide, une violence, un enfant décédé, une exclusion...

Un secret peut modifier les relations familiales même lorsque les générations suivantes n'en connaissent pas précisément le contenu : les adultes peuvent éviter certains sujets, transmettre des récits incomplets ou réagir émotionnellement à certaines questions.

Les approches psychogénéalogiques accordent une place particulièrement importante à ces non-dits. Anne Ancelin Schützenberger les a notamment intégrés à son travail sur les liens transgénérationnels et le génosociogramme.

Il faut cependant rester prudent : l'existence d'un malaise ou d'une difficulté actuelle ne prouve pas qu'un secret familial en soit la cause.

L'exploration doit servir à comprendre une histoire connue ou documentable, pas à inventer celle qui manque.

 

Les répétitions familiales

Certaines familles semblent voir revenir les mêmes situations : des séparations, des conflits, des difficultés financières, certaines professions, des relations similaires, des ruptures familiales...

Une partie de ces répétitions peut parfaitement s'expliquer par l'apprentissage et l'environnement.

Nous apprenons notamment ce qu'est un couple en observant ceux qui nous entourent ; ce qu'est l'argent à travers les comportements et discours familiaux ; comment exprimer une émotion en observant la manière dont notre entourage accueille ou réprime celle-ci.

La répétition ne signifie donc pas nécessairement qu'une mystérieuse force familiale nous condamne à reproduire le passé.

Elle peut simplement indiquer que nous avons appris un modèle sans avoir conscience qu'il en existait d'autres.

Et c'est justement en rendant ce modèle visible qu'une autre possibilité peut apparaître.

 

Le syndrome d’anniversaire

C'est probablement l'une des notions les plus connues de la psychogénéalogie.

Anne Ancelin Schützenberger a popularisé l'expression « syndrome d'anniversaire » pour désigner la répétition supposée, à des dates ou des âges similaires, d'événements significatifs sur plusieurs générations.

Son ouvrage Aïe, mes aïeux ! associe explicitement cette notion aux liens transgénérationnels, aux secrets de famille, à la transmission des traumatismes et au génosociogramme.

On recherchera par exemple des correspondances entre :

  • un décès survenu à un certain âge et un événement vécu par un descendant au même âge
  • une naissance et la date de disparition d'un ancêtre
  • plusieurs séparations ou événements marquants apparaissant autour de périodes similaires

Ces rapprochements peuvent être symboliquement significatifs pour une personne, mais il convient d'être prudent. Nous sommes naturellement très doués pour repérer des correspondances, surtout lorsque nous disposons d'un grand nombre de dates et d'événements familiaux. Une coïncidence ne démontre donc pas l'existence d'un mécanisme transgénérationnel.

Je considérerais ainsi le syndrome d'anniversaire comme une hypothèse d'exploration issue de la psychogénéalogie, et non comme une loi psychologique démontrée.

 

Les places et les rôles que nous héritons

Nous pouvons également apprendre très tôt à occuper une certaine place dans notre famille : celui qui apaise les conflits, celle qui prend soin des autres, le responsable, le rebelle, le confident, celui qui réussit, celle qui ne doit surtout pas faire de vagues...

Ces rôles peuvent devenir tellement familiers qu'ils continuent parfois à structurer nos relations à l'âge adulte.

Un cas particulier est la parentification, notion reconnue en psychologie familiale : l'enfant assume des responsabilités ou des fonctions émotionnelles normalement dévolues aux adultes.

Une personne ayant appris très tôt à prendre soin des autres peut par exemple devenir particulièrement attentive à leurs besoins tout en éprouvant beaucoup plus de difficultés à reconnaître les siens.

Ici encore, le travail consiste à distinguer « Quel rôle ai-je appris à jouer ? » de « Qui ai-je envie d'être aujourd'hui ? »

 

Le génogramme et le génosociogramme : rendre visible l’histoire familiale

Pour explorer ces éléments, certaines approches utilisent une représentation graphique de la famille.

Le génogramme ressemble à un arbre généalogique enrichi : au-delà des filiations, il permet de représenter les relations, événements importants et différentes informations concernant plusieurs générations.

Anne Ancelin Schützenberger a développé dans son travail psychogénéalogique l'utilisation du génosociogramme, en y recherchant notamment répétitions, dates significatives, loyautés et événements familiaux. Son ouvrage de référence présente explicitement cette pratique.

L'intérêt est simple : ce qui semblait constitué d'événements indépendants peut devenir plus lisible lorsqu'on observe plusieurs générations simultanément.

Mais une carte n'est pas une preuve. Elle sert à faire émerger des questions, pas à fabriquer des causalités.

 

Comment se transmettent réellement les traumatismes ?

C'est probablement la question la plus intéressante.

Aujourd'hui, plusieurs voies sont envisagées pour comprendre pourquoi un traumatisme vécu par une génération peut avoir des conséquences sur la suivante.

La transmission peut passer par la relation parent-enfant : un parent profondément marqué par une expérience traumatique peut, malgré lui, modifier sa manière de protéger, rassurer, communiquer ou réagir au danger.

Elle peut être sociale et culturelle : récits familiaux, silence, précarité, déracinement, discrimination ou environnement dans lequel grandissent les descendants.

Des mécanismes liés à la grossesse et au développement précoce peuvent également intervenir.

Enfin, l'épigénétique étudie la manière dont certains facteurs environnementaux peuvent modifier la régulation de l'activité des gènes sans changer la séquence de l'ADN.

Des recherches animales ont montré des phénomènes de transmission liés à des mécanismes épigénétiques. Chez l'être humain, certaines associations biologiques entre traumatismes parentaux et descendants ont également été observées. Mais les chercheurs soulignent qu'il n'est actuellement pas possible de conclure que des souvenirs traumatiques ou leurs effets seraient transmis héréditairement par l'épigénétique d'une génération humaine à l'autre.

 

Se libérer de son héritage familial ne signifie pas rejeter sa famille

Explorer son histoire familiale peut parfois conduire à découvrir des blessures, des injustices ou des fonctionnements difficiles.

Le but du travail transgénérationnel n'est pas de chercher un responsable parmi ses ancêtres.

Nos parents ont eux-mêmes été enfants. Ils ont reçu une histoire, des valeurs, des blessures et des façons de fonctionner qu'ils ont parfois transmises sans en avoir conscience.

La question intéressante n'est donc pas « À qui la faute ? », mais plutôt « Qu'est-ce qui m'a été transmis et qu'est-ce que je souhaite désormais en faire ? ».

Nous pouvons conserver ce qui nous nourrit et questionner ce qui nous limite.

 

Comment travailler sur ces héritages ?

Il existe différentes approches.

  1. La thérapie familiale : certaines psychothérapies et le travail avec le génogramme peuvent explorer les relations et transmissions entre générations.
  2. La psychogénéalogie propose une lecture plus spécifiquement centrée sur les répétitions, loyautés, secrets et correspondances entre générations. Anne Ancelin Schützenberger a largement contribué à la populariser en France.
  3. Les constellations familiales proposent quant à elles une approche expérientielle et systémique des relations familiales.
  4. La kinésiologie constitue également une porte d'entrée privilégiée pour explorer certains conditionnements que la personne associe à son histoire familiale.

Ces approches ne possèdent pas toutes le même niveau de validation scientifique. C'est pourquoi je préfère parler de grilles de lecture et d'outils d'exploration, plutôt que d'affirmer qu'ils permettent systématiquement d'identifier la cause objective d'une difficulté.

L'essentiel reste ce que ce travail permet à la personne d'observer, de comprendre et de transformer dans sa vie actuelle.

 

De l’héritage inconscient au choix conscient

Nous ne choisissons ni notre famille, ni l'époque dans laquelle nous naissons, ni l'histoire qui nous précède, mais prendre conscience de ce que cette histoire a pu nous transmettre peut permettre de retrouver une marge de choix.

Certaines valeurs familiales méritent d'être conservées, certaines histoires méritent d'être reconnues, certaines blessures peuvent demander à être entendues et certains fonctionnements peuvent simplement ne plus avoir besoin d'être reproduits.

 

À retenir : le travail transgénérationnel prend tout son sens lorsqu'il ne cherche pas à nous enfermer davantage dans notre passé, mais au contraire à nous permettre de nous en différencier. L'idée est de comprendre ce dont nous héritons pour choisir plus consciemment ce que nous voulons continuer à transmettre.